Au-delà de la fonction : penser la prothèse comme un outfit de scène

Au-delà de la fonction : penser la prothèse comme un outfit de scène LA PIRI | BOUTIQUE EN LIGNE DE MAILLOTS DE BAIN FRANÇAIS |

Depuis petite, J’ai toujours été attirée par ce que l’on appelle les activités « réservées aux garçons » — souvent qualifiées de dangereuses, et donc implicitement déconseillées aux filles. Très tôt, j’ai refusé cette mise à l’écart. Je n’ai jamais voulu m’abstenir, ni me restreindre. J’ai passé ma vie dehors, à escalader, à sortir la nuit, à voyager seule dans 40 pays, bref, à vivre librement, à prendre des risques aussi — notamment à moto.



>Ici, j'ai fait la french et j'ai strassé l'attèle de mon pied cassé en moto.

Comme beaucoup de personnes qui choisissent une vie intense plutôt que prudente, j’ai accumulé des bobos, parfois sérieux. Aujourd’hui, je suis reconnue handicapée à 9 %. Ce chiffre, bien qu'il semble insignifiant me rappelle chaque jour à quel point on est vulnérable. 

En parallèle, en tant que designer, j’ai toujours gardé un œil attentif sur les avancées esthétiques liées aux prothèses et aux dispositifs médicaux. Et un constat revient sans cesse : si la question logistique de l’accessibilité est essentielle — dans un monde pensé sans les personnes handicapées dès l’urbanisme — l’aspect esthétique reste largement négligé.

On réduit encore trop souvent le handicap à une problématique purement médicale. Peu ou pas de place pour le design, la personnalisation, l’appropriation esthétique. Là où les sneakers, les skateboards, les voitures, nos Pleaser — et même les toilettes !— offrent des options créatives, fun, identitaires, les prothèses et équipements restent, eux, figés dans une neutralité froide.

Et si le vrai progrès ne se jouait pas uniquement dans la fonction, mais aussi dans le droit de choisir l’apparence de ce qui nous accompagne au quotidien ?



🎨 1. L’esthétique fait partie de l’acceptation de soi

Pour beaucoup, une prothèse n’est pas seulement un outil fonctionnel — son apparence a une importance symbolique réelle. Elle peut faciliter ou au contraire freiner :

  • l’acceptation de soi,

  • la participation sociale,

  • ou la manière dont on se présente au monde.

Certains utilisent la prothèse comme un accessoire ou un objet d’expression identitaire (parfois décrite comme un « accessoire cyborgique »), qui peut renforcer la confiance ou permettre de jouer avec son image plutôt que de simplement la masquer.

Ils explorent même des styles non réalistes ou artistiques plutôt que des prothèses “naturelles”, ce qui ouvre la voie à une esthétique qui ne se contente pas de ressembler à un membre humain, mais devient un élément d’expression personnelle.

D'ailleurs, lors d’un ride moto en Floride, une femme a traversé la foule comme une évidence. Les gens s’écartaient, murmuraient : « Cyborg ». C’était une bikeuse stunt. Après un accident qui lui avait coûté une jambe, elle n’avait pas arrêté. Elle roulait toujours. Avec une prothèse.

Il n’y avait ni gêne, ni pitié autour d’elle — seulement du respect. Car dans la moto on est déjà plus habitués, car on sait tous que c'est les jambes qui prennent en premier si l'on tombe. Sa prothèse ne cherchait pas à disparaître. Elle faisait partie de son identité, de sa puissance. À cet instant, elle n’était pas une femme amputée. Elle était une rideuse.

C’est aussi pour ça que l’expression de comparaison « comme un unijambiste » m’a toujours dérangée. Personnellement, j’ai rencontré très peu de personnes unijambistes qui s’en plaignaient par la suite. Au contraire, la plupart en parlent avec humour et autodérision. Une fois le nouveau corps accepté si ce n'est de naissance. 

Je pense notamment à ce crush motard qui se présentait sans détour : « Il me manque une jambe, et je fais beaucoup de sport. » Pas de pathos. Pas de justification. Juste un fait, intégré à une identité plus large. Lui.


🧠 2. Besoin de dépasser la norme médicale

Dans la tradition médicale, l’esthétique des prothèses est souvent considérée comme secondaire, voire inutile. Mais pour les personnes amputées, cela peut avoir un impact psychologique profond :

  • une prothèse qui paraît « froide » ou “glauque” peut renforcer un sentiment de stigmatisation ou de visibilité non désirée ;

  • une prothèse décorée, colorée ou personnalisée peut susciter de la curiosité positive, engager des interactions, et même changer la perception des autres
    Car quand l'équipement est personnalisé et affirmé je trouve que cela assoie l'assurance de la personne comme quelqu'un qui assume et donc éloigne les élans de pitié...Les gens auraient moins tendance à se dire "oh la pauvre" en voyant une Cyborg à moto avec sa jambe metal et fluo et son petit short en jeans...

« Les gens ne me regardent plus pareil »

« Quand ma prothèse est colorée ou graphique, les gens posent des questions par curiosité, pas par gêne. Ça change complètement les interactions. »

Un témoignage recueilli pour un projet sur l’habillage esthétique des prothèses montre que des motifs et des couleurs attirent l’œil, encouragent l’ouverture d’esprit et créent de vrais liens humains — et souvent, ils rendent la personne amputée plus heureuse et confiante.



Comme Mrs. Sunshine est enseignante spécialisée à Los Angeles et créatrice de contenu sur les réseaux sociaux. Elle a perdu la vue et l’usage de son œil gauche à l’âge de 5 ans. Pendant des années, elle a tenté de cacher sa prothèse oculaire, avant de décider d’en reprendre le contrôle. Au début, elle voulait tenter un oeil vert comme sa petite soeur, mais les prothèses oculaires sont chères et ne sont assurées qu'une fois tous les 3 ans, donc elle annule...

Mais à l’âge adulte, elle choisit de ne plus imiter un œil « normal » car elle trouve que ça l'a rend "encore plus bizarre vu qu'il ne bouge pas" et commence à porter des prothèses artistiques, colorées, assumées, des étoiles, un oeil rose, l'oeil vert de sa soeur et même un sharingan!. Ce changement transforme son rapport à elle-même : au lieu de dissimuler sa différence, elle la montre, l’explique et en fait un point de dialogue. Les gens la reconnaissent, les enfants sont curieux et elle sent qu'elle donne le bon exemple aux enfants "différents".

Aujourd’hui, elle enseigne toujours et partage son quotidien en ligne, convaincue que la visibilité, le style et la personnalisation peuvent être des outils puissants pour déconstruire la honte autour du handicap — et rappeler que ce qui nous rend différent peut aussi devenir une force.

🧠 Ce que disent les personnes concernées

🎨 L’esthétique, bien plus qu’un effet secondaire

De nombreuses recherches montrent que l’apparence d’une prothèse ne se limite pas à “ça doit juste être fonctionnel”. Pour beaucoup d’amputés, la manière dont une prothèse est perçue visuellement influence leur bien-être psychologique, leur gestion de l’image du corps et leur acceptation de soi. L’esthétique n’est pas un bonus : c’est une dimension essentielle de l’expérience d’usage.

« Pour qu’une prothèse soit pleinement adoptée par son utilisateur, elle doit être à la fois confortable, fonctionnelle et avoir une apparence plaisante. L’aspect esthétique joue un rôle aussi important que la fonction physique. »

🎨 Avoir une prothèse qui te ressemble

Beaucoup d’amputés témoignent qu’une prothèse personnalisée ou stylisée a un impact réel sur leur rapport à leur corps et au regard des autres.

🔹 Parcours de personnalisation

Certaines prothèses deviennent de véritables surfaces d’expression. Par exemple, des ateliers comme U-Exist en France proposent de customiser les prothèses avec des motifs ou des couleurs selon le goût de chacun, afin de “casser les codes” du handicap et créer une signature visuelle personnelle.

« Je me sens bien avec ma propre image. C’est ma signature et je l’assume.»
— Un utilisateur qui a choisi un design coloré pour sa prothèse et affirme que cela change totalement la manière dont il interagit avec les autres et dont il se voit lui-même.

Les créations d’Alleles par exemple (dont je suis fan) vont bien au-delà du fonctionnel : elles sont pensées pour refléter la personnalité de la personne qui les porte. Que ce soit par des motifs floraux, des formes graphiques ou des styles inspirés de la mode, ces covers sont conçues pour affirmer l’identité plutôt que masquer la différence.

Leur égérie, Mama Cax a été l’une des premières figures emblématiques à montrer comment une prothèse peut devenir une déclaration de style et d’assurance, plutôt qu’un élément à dissimuler. Son choix de porter des covers design — parfois métalliques, colorés ou assortis à sa garde-robe — a contribué à changer le regard autour des prothèses, en les inscrivant dans une démarche esthétique, créative et positive plutôt que simplement médicale ou utilitaire.

Mama Cax, disparue en 2019, à l'age de 30 ans, a ouvert un espace où la prothèse cessait d’être cachée pour devenir visible, assumée et fière. 

« Je ne veux pas qu’elle ressemble à une jambe »

« Au début, on m’a proposé une prothèse couleur chair, censée imiter une vraie jambe. Je la trouvais plus dérangeante que rassurante. J’ai arrêté d’essayer de cacher. Maintenant je préfère qu’on voie clairement que c’est une prothèse. »

 « Quand elle est belle, je la porte plus »

« Depuis que j’ai pu personnaliser ma prothèse, je la porte plus longtemps. Avant, je l’enlevais dès que je pouvais. Maintenant, je l’oublie presque. »

« Ce n’est plus un objet médical, c’est un choix »

« J’ai plusieurs coques de prothèse. Une pour le sport, une pour sortir, une plus sobre pour le travail. Comme des chaussures. »

« L’humour fait partie de la survie »

« Je préfère qu’on rie avec moi plutôt qu’on marche sur des œufs. Ma prothèse, je la tourne souvent en blague. »

Témoignages d’athlètes / performers

« Ma prothèse n’est pas un handicap, c’est un équipement. »
« Elle fait partie de ma performance. »

📊 Points à retenir 

✔️ ≈ 50 % ou plus des amputés sont neutres ou insatisfaits de l’esthétique (couleur, forme, toucher) de leurs prothèses.
✔️ Les priorités esthétiques ne sont pas anecdotiques : elles incluent la correspondance au membre sain, la façon dont les vêtements tombent et s'adaptent, la liberté de mouvement avec la prothèse et même la couleur de peau.
✔️ Des dizaines de % abandonnent leur prothèse après un an — un phénomène influencé par de multiples facteurs (dont la satisfaction globale).
✔️ Nombreux utilisateurs relient l’esthétique à l’acceptation corporelle et sociale, pas simplement à une “esthétique vaine”. 

Mais l'esthétique n'est pas le point central des réclamations:
les points de critique majeurs étaient le poids, le confort et l’efficacité globale de l’appareil, plutôt que l’esthétique seule.

Malgré tout les personnes porteuses de prothèses ou d'équipements ne réclament pas seulement plus de fonctionnalité, mais aussi le droit de choisir l’esthétique de ce qui fait désormais partie de leur corps.

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